• De Rhodes à Paris, en passant par Amsterdam (et Alkistis)

    De Rhodes à Paris, en passant par Amsterdam (et Alkistis)

     

    J'étais fatiguée ce matin dans le métro, si bien qu'en apercevant un titre étrange sur le journal de mon voisin,

    j'ai dû me pencher un peu trop, jusqu'à presque coller mon nez sur la page, mais le brave homme n'a pas bronché, il semblait très absorbé, lui aussi, par sa lecture : « Ministre le jour, rock star la nuit » criait le titre, avec deux belles photos de … Alkistis Protopsalti ! Moment rare, moment cher. Je revenais d'Amsterdam, soit, mais non pas la veille, et je n'avais pas bu non plus ! J'ai fait rapidement le tour de ma soirée d'hier pour vérifier quelle substance aurait pu me donner une telle hallucination, mais aucune ! Alors j'ai ri, d'une euphorie naturelle, bio.

    De toutes façons, le nom d'Alkistis Protopsalti me donne toujours le sourire, en dehors de toute considération politique : ce n'est pas au ministère du tourisme* que je l'aurais nommée, mais au ministère de la santé. Première raison : son nom, qui, depuis Paris, me rappelle un nom de médicament : « allez hop ! Un petit Protopsalti pour la route ! » comme on prend de la vitamine C. Deuxième raison : son énergie sur scène (je n'en ai pas encore parlé dans mes souvenirs de concert, ça viendra), elle bouge, elle danse, elle saute, elle joue de la guitare électrique, du tambour, elle fait du foot sur scène... Troisième raison : ses chansons et sa manière de les interpréter ne remontent pas seulement le moral d'une petite parisienne qui se tape 1h30 de métro tous les jours (aller – ce qui fait 3h aller-retour - le compte est bon, le décompte est long), mais qui remontent d'abord celui des Grecs et des Chypriotes à en croire les nombreux témoignages que j'ai pu entendre, notamment de cette amie chypriote qui me répétait en boucle que Protopsalti était son euphorisant, et que, – grosso modo si on faisait la traduction avec un équivalent français : « Protopsalti, ses disques devraient être remboursés par la sécurité sociale ». C'est d'ailleurs avec cette amie chypriote que j'avais pu découvrir pour la première fois la chanteuse sur scène, un été 2008 à Arachova, près de Delphes. Elle connaissait bien la vie des stars musicales (du moins les racontars), et m'avait expliqué qu'Alkistis, d'une famille grecque d’Égypte, avait été une sportive de haut niveau, et même une championne avant de devenir chanteuse. Ça confirme mon idée de ministre de la santé.
    Concernant sa vie privée aussi... les chuchotements vont bon train pour dire qu'elle assume certaines choses que d'autres n'assument pas du tout. Ce qui la rend encore plus sympathique et qui enthousiasmera, j'en suis sûre, certaines communautés minoritaires.
    Toujours d'après ma chypriote, elle est très exigeante dans le travail. Ministre, ça ne s'improvise pas et Alkistis n'improvise que rarement (mais rappelons quand même que l'impro est très appréciée en jazz).

    Ce qui m'a vraiment surprise c'est de découvrir qu'Alkistis (Alceste en français – ça vous rappellera des comédies de Molière) avait des engagements politiques.
    Je connaissais les engagements politiques de Tania Tsanaklidou – qui se mobilise généreusement dès que possible dans presque toutes les manifs –, ceux de Vassilis et Thanassis Papaconstantinou, de Socratis Malamas ou d'Alkinoos Ioannidis qui soutiennent les combats populaires, de gauche. Mais Alkistis, je n'avais pas remarqué. Je pensais même qu'elle était apolitique. « Apolitique... (de droite) » fut longtemps un pléonasme en France durant les années Mitterrand, pour ceux qui, n'ayant pas le pouvoir – mais ne voulant pas non plus le contrarier – préféraient dire qu'ils ne s'intéressaient pas à la politique de peur de révéler leurs idées conservatrices.
    Alors je constate que je me suis pris les pieds dans les pinceaux en mélangeant les couleurs d'un contexte GREC, bien différent du nôtre.

    Alkistis, disait l'article, continuera de donner ses concerts, et a même le projet d'une tournée américaine.

     

    Paris ce matin. Et il y a à peine une semaine, je revenais d'Amsterdam après mon séjour estival, habituel, rituel, en Grèce... jusqu'à Rhodes.

    À ceux qui se posent encore la question : « les gens du Nord ont-ils boudé le tourisme en Grèce cet été ? », je réponds : « Nein, absolut ! ». Mon avion de Rhodes à Amsterdam était l'un des quatre, cinq... (mais combien exactement ?) de la soirée (et combien dans la journée?). Rhodes occupée par les Hollandais. Ce qui explique le prix réduit des billets (ce qui explique mon choix, aussi) : Ah, les économies d'échelle !
    En tout cas, dans la file d'attente de l'aéroport pour enregistrer les bagages, j'ai tout à coup mesuré le renversement des échelles : d'habitude, dans une file, en Grèce, ma tête dépasse largement... là, elle se noyait largement au milieu de ces grands gars gras blonds, rougis, rosés ou bronzés par le soleil grec.

     

    Revenir de Grèce, de la Grèce proche des côtes turques, signifie revenir de l'actualité imminente : l'immigration des Syriens, Afghans, Irakiens et Pakistanais qui viennent en Europe pour fuir la guerre. Le bateau de Lesbos à Ikaria en était plein. Ils avaient acheté, à l'une des deux billetteries du port de Mytilène, leur billet pour le Pirée. Les guichetiers étaient débordés. Ils les renvoyaient parfois aux agences de voyage pour un prochain bateau dans les jours suivants. Dans les agences, certains acceptaient de changer leur argent en euros. D'autres faisaient un peu la gueule, débordés, débordés... Ils étaient jeunes en majorité, des hommes, quelques femmes et des enfants, heureux d'être maintenant en Grèce après avoir traversé la Turquie non sans peurs ni difficultés. Heureux et angoissés quand on creusait la conversation. Ils étaient soulagés sans perdre de vue leur objectif : aller jusqu'en Allemagne, en Angleterre ou même en France. Ils ne semblaient rien savoir de ce qui les attendait. Leurs enfants étaient sages et refusaient les friandises que leur offraient les Grecs ou les touristes. Ils ne se plaignaient pas. Ils s'endormaient sur les sièges, ou sur le pont du bateau inondés de soleil. Ils avaient quitté leur famille, leur pays. Ils étaient sur la mer comme au-dessus de nulle part.
    Et tout à coup, une grecque s'est mise à crier d'horreur, elle a alarmé les employés du bateau et quelques témoins parmi les immigrés qui se sont également agités : trois, quatre hommes étaient à la mer. Je suis arrivée trop tard pour les voir, parce que j'avais compris aux cris et que je ne voulais pas voir. Alors j'ai vu... sur le portable d'un irakien avec qui j'ai discuté, j'ai vu les quatre hommes à la mer sur l'écran. Les employés du bateau m'ont assuré qu'ils avaient prévenu le port grec le plus proche. L'Irakien m'a expliqué que ceux qui allaient par la mer voulaient nager jusqu'à la frontière maritime entre la Grèce et la Turquie pour être pêchés par les bateaux, mais que ce n'était pas des gens fiables. Lui, l'Irakien avait un portable plus perfectionné que le mien. Un bidulephone ou un startrucphone. Il avait des baskets presque dernier cri, il avait les moyens. Alors il pouvait avoir des soupçons sur ceux qui n'en avaient pas. Les plus pauvres. Les plus pauvres, en réalité, ne migrent pas. En tout cas, pas avec un billet de bateau payé. Ils ne nagent pas avec un startrucphone, je suppose.
    Les enfants afghans aux yeux en amande semblaient sortir d'un conte ancien. Une longue fatigue traversait leur regard. Ils se serraient comme des petits oiseaux l'un contre l'autre. Laissaient quelques plumes tomber.

    Et me voilà dans cette queue à l'aéroport de Rhodes, douze jours plus tard, cherchant à voir, en me hissant sur la pointe des pieds, les indications sur les écrans cachés par les crânes blonds.
    Les souvenirs de la Grèce dégorgeaient. Paysages magnifiques, gens magnifiques, douceur.
    La Grèce que je quittais le cœur serré comme tous les ans : maintenant c'est sûr, ce n'est pas à cause de la fin des vacances, puisqu'elles continuaient en Hollande, mais c'est bien la Grèce qui m'a ensorcelée et que j'ai du mal à quitter. Je croyais que je m'étais habituée.

    Arrivée à Amsterdam, une auberge de jeunesse à 50 euros la nuit m'a accueillie avec sympathie, mais mince alors, le lit qui m'était réservé était déjà occupé par une anglaise, ivre. Boucle d'or. La discipline des gens du Nord, sans doute. Les rues ne sentaient plus le figuier, le pin ou le laurier-rose mais le cannabis, la bière et la friture. Beaucoup oscillaient en marchant. C'est drôle, les gens du Nord. Ça swing, ça se saoule bien !
    La fête était à son comble, c'était la fête des bateaux : ils naviguaient en créant des embouteillages dans les canaux. La discipline des gens du Nord, sans doute. Une hollandaise bien propre sur elle et hilare m'a crié « het is fantastisch! het is een chaos ! », elle a prononcé « chaos » exactement, très exactement comme les Grecs, avec ce « ch », ce souffle serré entre la langue et le palais.

     

     

     

    * merci à Liza pour son information complémentaire dans les commentaires : la durée de son mandat de ministre ne dure que jusqu'aux prochaines élections, c'est-à-dire dans 20 jours.

     

    Liens / Links

    Alkistis Protopsalti (son site)

    Alkistis Protopsalti à Paris (2014)

     

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  • Commentaires

    1
    Mardi 1er Septembre 2015 à 07:37

    Bon retour ! Quant à la chanteuse-ministre, sa mission n'est que pour 20 jours et quelques, le temps de nouvelles élections et de la composition d'un nouveau gouvernement.

    2
    Laurent S.
    Mardi 1er Septembre 2015 à 08:41

    Très beau billet. Bonne reprise !

    3
    Mardi 1er Septembre 2015 à 10:32

    Merci à vous, Laurent et Liza.

    Le journal ne précisait pas la durée de son mandat, la précision change bien des choses... Le nombre de mensonges par omission que la presse a pu diffuser sur la Grèce est incalculable.

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    4
    FANNY
    Mercredi 2 Septembre 2015 à 21:23

    Bon retour chez toi , ma chere ♥♥♥


    FANNY

    5
    Mercredi 2 Septembre 2015 à 21:49

    Ευχαριστώ Φαννύ.

    6
    Frédérica06
    Jeudi 3 Septembre 2015 à 07:38
    Frédérica06

    Je rentre aussi de mon été grec rituel, j'y ai découvert cette année la Thrace, Thassos et Samothrace et Thesssalonique. Ensorcelée moi aussi, j'ai comme vous toujours du mal à revenir.

    Bon retour !

    7
    Jeudi 3 Septembre 2015 à 20:00

    J'étais à Thessalonique aussi. Je ne connais pas encore Thassos, mais Kavala est l'une de mes destinations préférées, et l'année dernière, j'ai adoré Samothrace.

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