ESMERALDA À Yòrgos Sefèris Tu l'abreuvas du vin de Midas jusqu'à l'aube, tandis que le berçait le phare aux trois éclairs. Le maître d'équipage, un anneau dans le lobe; au loin, le port de Sousse obscur, et le désert. Aux premières lueurs le noyé t'étreignit ; la cloche à ton réveil saluera ta noyade. À la moindre caresse un nœud de sang jaillit des traces qu'a laissé l'ancienne estafilade. Le perroquet t'a dit son ultime « bye, bye », le soutier dans sa cale à l'instant s'exclama, Ton vieux couteau rouillé, fous-le donc à la baille, et va-t-en toute seule te pendre au grand-mât! L'hélice écrit...
UN CHAUFFEUR NOIR DE DJIBOUTI Le chauffeur noir de Djibouti, nommé Willy, son boulot terminé, passait souvent, hilare, me voir dans ma cabine, et assis sur mon lit, me racontait sans fin de troublantes histoires. Il me parlait d'Alger, de ses fumeurs de kif, d'Aden où les danseurs humaient la poudre blanche, puis de leurs cris d'effroi, des longs discours plaintifs quand vertige et visions en eux soudain s'épanchent. Il racontait aussi cette nuit de ribote où il vit, chevauchant sur l'eau... lui-même, Will, des sirènes ailées le suivant à la botte. — Aden, ça te plaira, tu verras, disait-il. Je...
LES CHATS DES CARGOS Les marins des cargos toujours ont une chatte aimée — allez savoir pourquoi — d'un tendre amour, qui accourt fièrement se frotter à leurs pattes quand leur quart achevé, ils rentrent, las et lourds. Le soir, lorsque la mer fouette sans fin la tôle et redouble d'efforts pour briser les boulons, dans le silence du gaillard d'avant, leur geôle, en vraie femme, elle rend pour eux le temps moins long. Fière, indolente, elle a de sa race les traits, ses yeux gris sont zébrés de lueurs électriques, et tout en lui flattant l'échine, on la croirait parcourue longuement d'un lent spasme...
À Theano Souna Ma liturgie à moi, mon saint breuvage, c'est l'eau de mer qui goutte de ton corps, dans une coupe où, avant l'abordage, communiaient les corsaires, à Mogador. L'huître océane épouse la lumière. Goût âcre : coing, peau de grenade, noix, et la teinte secrète, plus amère ornant les vases des Carthaginois. Voile de cuir, odeurs mêlées de cire, d'encens, de cèdre et de vernis ancien, comme en la cale d'un très vieux navire de l'Euphrate ou de chez les Phéniciens. Une herbe blonde a couvert le trépied pythique. Un flot de poix fondue, bouillante, vient inonder sans trêve ni pitié tous...
La poétesse grecque Kiki Dimoula (née en 1931) a reçu cette année à Strasbourg le Prix européen de la littérature 2009. Je vous propose ici un poème traduit en Français, mis en musique par Kostas Parisis et chanté (en grec) par Manos Xydous. Jamais mot ne fut dit sur toi dans mes désirs. Mes rêves ne t'ont jamais prédit. Mes pressentiments jamais rencontré. Ni mon imagination. Et pourtant à un moment non identifié je t'identifie en moi tel un sentiment déjà prêt. Για σένα στις επιθυμίες μου λόγος δεν γίνεται ποτέ. Δεν σε προέβλεψαν ποτέ τα όνειρά μου Οι προαισθήσεις μου ποτέ δεν σε συνάντησαν....
Salonique À Yòrgos Koumvakàlis C'était cette nuit-là où soufflait le Vardar, la proue gagnait sur le courant brasse par brasse, le second t'a crié de sonder, mais ce soir, c'est à la belle d'Aretsou que tu rêvasses. Tu ne te souviens plus de ce chant du Chili : Saint Nicolas, Santa Marina, faites grâce !... Un aveugle te mène, un vrai Modigliani, qu'aimaient notre midship et les deux gars de Thrace. De l'eau dans le forepeak, de l'eau à fond de cale, mais toi, un singulier vertige te conduit. Ce stigmate secret te vient-il du Bengale ou de la funambule à Sidney l'autre nuit ? Sur ta couchette dort...
FEMME À Andònis Moraïtis Danse sur le requin, sur l'aileron qui brille. Tire ta langue au vent et passe ton chemin. Ailleurs on t'appelait Judith ; ici, Marie. Murène et serpent d'eau se déchirent sans fin. Jeune, j'étais pressé ; puis j'ai laissé courir. C'est une cheminée sifflante qui me mène. Ta main dans mes cheveux a pu me retenir un court instant ; mais moi, j'entends d'autres sirènes. La clepsydre est fêlée, le compas perd le nord. Embarque, moussaillon, éloignons-nous des rives. Quel enfant de salaud nous a jeté un sort ? Des vieillards, des enfants, les rires qui nous suivent. Peinte....
Marine Tanguant comme un perdu, Pythéas contemplait l'océan devant lui du haut de la dunette. Dans la hune, le fils de Dorothée, le muet, zieutait deux femmes nues au bout de sa lorgnette. Le camée de l'Aztèque était sur le galion. Un corps en peau de bouc à l'intérieur friable. Un chargement de rats, de vers et de scorpions. Palos. Nous rapportions le chancre inguérissable. Puis, prosternés, devant les boules du grand Khan, à cheval en canot sur les Chinoises fines, -tailles d'oiseau, toison de soie, roses tétines- la boussole volée avons prise en partant. Aux galères du Pape, en tête des rameurs,...
Liens Excursion La mer de Scaramanga est amarrée, épaisse. Des pétroliers sort une noire fumée d'immobilité. Admettons que tu existes. Le parcours se détend pendu au regard. Un nuage sale tache les routes d'en haut, l'âme pure en bas est à nouveau remise. Admettons que tu existes. Le cheval restera attaché à l'arbre. Ces nœuds en nombre dans ma tête, ces liens en nombre. Admettons que tu existes. Dans le rétroviseur un puits asséché se regarde. La terre çà et là fraîchement creusée. Le même soin pour les morts et les semences. La terre frissonne. Admettons que tu existes. À Mycènes exclamations...
Haut les mains À la chaleur qui te rend fou s'ajoute l'asphyxie de ta propre saison. Tu montes la garde – quels territoires ? Le devoir inconnu te tape sur le crâne. Une brise perdue te frôle comme une balle. Sans doute une rescapée de la bataille féroce entre souhait et accomplissement. Tu l'arrêtes enquêtes interroges feuille de route – en express. La respiration s'est allégée un peu tu abandonnes la garde – quels territoires ? Et lâches tes petites histoires - attention, tu trahis le secret tu vends la patrie pour un ça ne rapporte rien. Tiens bon. Lève bien haut les promesses. Ne marchande...