Toutes les icônes le montrent, tu vas me tuer. C'est l'après-midi, mes écailles brillent. Je ne mange que l'herbe de la lune. Le sang m'est inconnu. Je réchauffe les œufs de la cité, les habitants font des cauchemars. C'est tout ce que je fais – le reste est mensonge. Quant à la jeune fille, quant aux eaux que je tiens prisonnières, vois: ceci est un jardin avec des pommiers nains et des fraises que je n'ai pas goûtées. À présent seuls et face à face. C'est vendredi, les porcelaines de nos visages sombrent dans la nuit soudain. Je vois ma pensée: une épine dans le ciel. Je vois encore ta noire...
Un poème de Yannis Kondos tiré du recueil D'un moine anonyme (1985). Αnna, l'amazone belliqueuse C'était midi après la bataille. Tous épuisés, nous ôtions casques et cuirasses. L'ennemi s'était replié derrière la colline. Le soleil brûlait : le fer, la peau, la solitude. Les blessés gémissaient, les chevaux crevaient. Les ambulances filaient à une vitesse folle, une croix rouge sur le capot. J'avais soif. Je pris la gourde, voulus boire, elle était pleine de sable. Je coupe de l'herbe et m'en rafraîchis les lèvres. Je défais mes croquenots (tout s'est mélangé, les temps, l'histoire, nos vies)....
Le sommeil tombe sur les enfants Chaleureuse la ville vient à nous. Nerveux, mal éclairés, plans rapprochés de ma vie. Je vois la cage d'escalier du jour, j'entends des cris, des ordres et les pas de mes concitoyens qui vont et viennent, travail, famille, boiterie. Une couleur de pomme pourrie couvre les rues. La ville est rouillée enfin, elle a perdu le tempo, elle prend du retard comme une vieille montre. Tout est ralenti, oublié, sur une musique rampante sombrement verte. Pierres et phonèmes produisent une couche isolante. Je dors dans l'arche sous ton bras et dehors la tempête fait rage. Je...
Yannis Kondos : L'athlète du néant * Ο αθλητής του τίποτα
L'athlète du néant Il court. Il court face au vent. Par monts, lacs et villes. Obstacle après obstacle. Incendies, guerres, plaintes, familles. De rares beautés quand il s'arrête pour boire de l'eau. Il les voit un instant, les attrape, oublie tout. Et de nouveau, poursuite, souffle coupé, fragments d'images, trains qui passent et joyeux voyageurs. Et lui, comme pourchassé qui affronte en même temps d'autres épreuves. Qui arrive dernier la mort dans l'âme, que personne ne voit, les spectateurs sont déjà loin. Sous la pluie, la neige, le soleil, le corps tient bon, la cervelle s'envole. Tantôt oublie...
Nikos Engonopoulos : Au point du jour * Όρθρου Βαθέος
Au point du jour ce qui en moi émouvait les gens -et les émeut toujours- c'est ma ressemblance frappante avec Abraham Lincoln si bien que le jour où l'on dressa ma statue de bronze sur une place quelconque du Pirée on vint déposer à mes pieds en silence quelque chose qui ressemblait -je voyais mal du haut de mon socle- à une dépouille à un brasero de cuivre aux charbons ardents j'ai attendu qu'il fasse bien nuit puis m'approchant pour voir j'ai découvert -quelle joie- que ce n'était rien d'autre que les yeux noirs de la femme que j'aime qui brillaient dans les ténèbres. Όρθρου Βαθέος εκείνο που...
Le vocabulaire des fleurs La poésie ou la gloire? la poésie la bourse ou la vie? la vie le Christ ou Barabbas? le Christ Galatée ou une cabane? Galatée l'Art ou la mort?** l'Art** la guerre ou la paix? la paix Hero ou Léandre? Héro la chair ou les os? la chair la femme ou l'homme? la femme le dessin ou la couleur? la couleur l'amour ou l'indifférence? l'amour la haine ou l'indifférence? la haine la guerre ou la paix? la guerre maintenant ou toujours? maintenant lui ou un autre? lui toi ou un autre? toi alpha ou oméga? alpha le départ ou l'arrivée? le départ la joie ou la tristesse? la joie la tristesse...
Poésie 1948 cette époque du déchirement d'un peuple n'est pas faite pour la poésie et ce genre de choses : quand on s'apprête à écrire c'est comme si on écrivait sur l'autre face d'un faire-part de deuil voilà pourquoi mes poèmes sont pleins d'amertume (quoi de changé au fond?) et surtout si rares Ποίηση 1948 τούτη η εποχή του εμφυλίου σπαραγμού δεν είναι εποχή για ποίηση κι' άλλα παρόμοια : σαν πάει κάτι να γραφή είναι ως αν να γράφονταν από την άλλη μεριά αγγελτηρίων θανάτου γι' αυτό και τα ποιήματά μου είν' τόσο πικραμένα (και πότε - άλλωστε - δεν είσαν;) κι' είναι - προ πάντων - και τόσο λίγα...
Houle Côte aplatie, soleil de feu, palmiers. Autour du mât l'oiseau fait des figures. Appels de deux bras noirs, pleins de griffures, par tous les maux tropicaux anémiés. Pavillon jaune, en signe d'avarie. Ancres d'arrière et puis d'avant à l'eau. Deux feux de nuit. Et mon Pisanello décoloré par les intempéries. Houle, tu vas nous culbuter bientôt. Ciment rouillé. Tout pourrit dans la flotte. Depuis longtemps, notre requin-pilote s'est assoupi à côté du bateau. Le perroquet haut perché nous dirige, qui de Colomb occupa le paddock. Depuis des mois je veux lever le loch, j'attends, j'attends la terre...
Marée Aldébaran cherche dans l'eau à Sumatra le vieux compas menteur qui du chemin s'écarte. On voyait galoper sur les lignes des cartes les chevaux de Chagall au cirque de Seurat. Boussole sénile – ataxie locomotrice. Et ton ancien sifflet, de ton souffle imprégné. Dans la timonerie tous trois vous attendiez l'étoile que devait délier la pythonisse. Australes, boréales, étoiles en ribote épousant des comètes rouges, l'air fringant. Sodomites soutiers, natifs de Mazagan, jouant la fille de Ramsès à la belote. Notre Sirène en bois que tous nous adorions a plongé, respirant d'une façon cocasse. Elle...
Armide (le rafiot du Captain Jimmy) Le rafiot du Captain Jimmy que vous prendrez aussi sans doute a du haschich au fond des soutes et ses feux à l’envers sont mis. Cela fait des mois qu’on dérive, et si le temps nous aide encor nous aurons tout fumé à bord avant qu’au Pérou l’on n’arrive. On approche à présent le seuil d’une mer aux algues bizarres. Un vieux soleil nous fixe, hilare, et parfois nous cligne de l’œil. Cale vidée. On se demande : mille tonnes en cavale – où ? Au Chili, là-bas, nous attendent pipes vides et gabelous. Oubliée l’Étoile du Nord. Ancres larguées dans la nature. Douze sirènes...