THEATRE ANTIQUE Lorsque, vers midi, il se retrouva au centre du théâtre antique, lui, Grec et nonchalant, aussi beau que ceux-là l’étaient, il poussa un cri – non d’admiration, un sentiment tel, il ne le ressentait pas ou, s’il le ressentait, il ne l’aurait sûrement pas manifesté – simplement un cri, peut-être de l’allégresse indomptable de sa jeunesse ou pour éprouver la sonorité du lieu. En face, tout en haut des montagnes verticales, l’écho répondit – cet écho grec qui n’imite ni ne répète, mais continue seulement à une hauteur démesurée, l' éternelle clameur du dithyrambe. ΑΡΧΑΙΟ ΘΕΑΤΡΟ Όταν,...
Besoin d’expression Avec le temps et la fatigue, les mots meurent aussi – dit-il. Il ne lui reste rien pour exprimer le rien. Ses doigts sont devenus très minces. Sa bague tombe. Il l’attache au bout d’une ficelle, la jette dans le puits, la remonte. Rien. Le puits n’a plus d’eau, ni la ficelle aucun sens. Pourtant le choc de cette bague sur les pierres, c’était comme s’il mesurait quelque chose, Quelque chose qu’il fallait à tout prix mesurer pour arriver, avec le soir, au même nombre impair qui est inscrit derrière la porte. 17.XII.67 Ανάγκη ἐκφράσης Μὲ τὸν καιρὸ καὶ κούραση, πεθαίνουν – εἶπε...
Yannis Ritsos : Symphonie du Printemps (I) *Εαρινή συμφωνία
Le recueil de poème de Yannis Ritsos vient de paraître en édition bilingue chez Bruno Doucey, traduit en français par Anne Personnaz. C'est un délice, en voici un extrait : Symphonie du Printemps (I) Je quitterai le blanc sommet enneigé qui réchauffait d'un sourire nu mon infini isolement. Je secouerai de mes épaules la cendre dorée des astres comme les moineaux secouent la neige de leurs ailes. Ainsi un homme, simple et intègre ainsi tout joyeux et innocent je passerai sous les acacias en fleurs de tes caresses et j'irai becqueter la vitre rayonnante du printemps. Je serai l'enfant doux qui sourit...
Le secret du clown Sur les collines, les chapelles vides. En bas, dans le pré, les bœufs, les chevaux, les vignes. Le ciel immobile au milieu des nuages qui changent. Une tache noire, immobile sur le mur, - plus noire dans le miroir. Lui, la gratte avec ses ongles – ses ongles sont mangés. Alors il prend de la peinture et peint le mur en or. Comme par erreur, il se donne un coup de pinceau sur le nez, sur les joues. Tout doré maintenant, il se regarde dans le miroir. Il rit – ses yeux se ferment- ce clown perpétuel (comme nous l'appelons) de la mort, qui cache dans sa poche trois grands clous rouillés....
NOTRE PAYS Nous sommes allés sur la colline pour voir notre pays- quelques pauvres terrains, des pierres, des oliviers. Des vignes qui descendent le long de la mer. Près de la charrue, fume un petit feu. Les habits du grand-père, nous en avons fait un épouvantail pour les corneilles Nos journées s'en vont leur chemin pour un peu de pain et beaucoup de lumière. Sous les peupliers brille un chapeau de paille. L'oiseau sur la clôture. La vache dans le jaune. Comment se fait-il que d'une main de pierre nous ayons pu aménager nos maisons, notre vie ? Sur les chambranles de nos portes, il y a encore...
Le premier mois, ils interdirent la circulation et les spectacles. Aucun bateau ne parut. Le cirque fermé, bien sûr, en souffrait plus que nous tous. Un jour, les deux petits clowns sortirent, dans des habits encore plus larges, tout en losanges, en losanges multicolores, avec leur nez enfariné et des larmes maquillées; ils donnaient leur spectacle en pleine rue, et ramassaient la monnaie dans le tambourin; pourtant personne ne riait. C'est alors qu'eux pleuraient vraiment, et ils effaçaient leurs larmes maquillées, en se barbouillant le visage. Un soir, ils furent arrêtés et, les mains liées,...
En Grèce, dans le Nord du Péloponnèse, entre les monts Panachaïkon et Chelmos de l’Archaïe s’ouvrent les gorges du Vouraïkos, face au golfe de Corinthe. On voit d’ailleurs par la route qui borde la mer d’Athènes à Patra, après les plaines d’abricotiers et d’orangers, dans le prolongement du mont Kyllini (Ziria sur les cartes), la roche surgir, se fendre, ou se plier ; parfois très blanche et crayeuse, parfois grise, parfois brune tachetée de grappes de verdure. J’y suis allée il y a trois ans : depuis Patra, on peut prendre un bus jusqu’à la gare de Diakopto (on dit aussi Diakofto) d’où un petit...
Emprisonné par la Junte militaire grecque, Yannis Ritsos écrit des poèmes clandestinement qu'il dissimule sur tous supports pour les conserver. Dans la note liminaire à l'édition Kedros des Dix-huit petites chansons de la patrie amère, il raconte : « Seize des Dix-huit petites chansons de la patrie amère ont été écrites en un seul jour – le 16 septembre 1968 – à Partheni, dans l'île de Léros, à la suite d'une lettre que Mikis Theodorakis m'avait fait parvenir secrètement et où il me priait de lui donner un texte inédit pour le mettre en musique. J'ai de nouveau travaillé à ces petites chansons...
J’achevais mon été grec sur le mont Olympe, presque par hasard. Après un circuit de plusieurs semaines en Grèce, je me retrouvai au sommet comme ça, invitée surprise chez les dieux antiques. Le désert minéral des sommets n’est vraiment pas fait pour les hommes. Je cherchais la barbe de Zeus, je n’ai vu que celle de quelques popes, aux pieds des sentiers précédant l’escalade vers le sommet le plus haut de Grèce, Mytikas (2917 mètres). Étrange sensation des sommets, c’était ma première ascension en haute montagne. Le silence est beau, le paysage aussi, mais le tout minéral a quelque chose d'accablant....
La vallée des papillons à Rhodes* Η κοιλάδα των πεταλούδων
Un sous bois, 24 km au sud-ouest de la ville de Rhodes. Pétaloudès : la lumière y pénètre par spots épars, très vive, très blanche. On suit un ruisseau en pente jusqu'au sommet où se trouve une aire de repos surplombée d'une petite église. On ne s'en rend pas compte tout de suite, ce bois humide, silencieux, cache en évidence sur sa roche et sur les troncs des arbres en mousse, des milliards de papillons dissimulés sous une cape noire. Il suffit d'un seul pour éveiller tous les autres et tout à coup l'espace est inondé de tâches de sang, le rouge est le revers de leurs ailes : les papillons s'agitent,...